Interview de Claude-Alain Roten, CEO d'OrphAnalytics, par Jeyanthy Geymeier pour ALUMNIL, le réseau des diplômé-e-s de l'UNIL. Cette interview a été publiée initialement le 14 mai 2018 sur le portail ALUMNIL.

QUI ÊTES-VOUS ?
  • Prénom : Claude-Alain
  • Nom : Roten
  • Diplôme obtenu à l'UNIL : Licence en biologie (1985) / Docteur ès Sciences (1992)
  • Faculté : Faculté des Sciences
VOTRE STARTUP
  • Nom de votre startup : OrphAnalytics SA
  • Lien sur le site web : www.orphanalytics.com

La startup que je dirige, OrphAnalytics, est spécialisée dans la détection de la fraude grâce à sa technologie qui caractérise le style d’un document. Elle est le résultat de la collaboration et des apports d’une quarantaine de fondateurs : parents, amis, collègues.

OrphAnalytics utilise en partie des techniques de base d’analyse génomique, mais essentiellement des algorithmes ad hoc pour comparer des textes dans différentes langues. Nous travaillons pour des institutions académiques, ainsi que pour des tribunaux privés et publics, afin de détecter les fraudes d’étudiants et de responsables de recherche ou de révéler le mécanisme d’escroqueries de haut vol et de scénarii criminels.

Par exemple, les cas de plagiat ou de rédaction frauduleuse par ghostwriter (prête-plume ou, péjoratif, nègre littéraire) dans un cadre académique sont révélés, soit par la rupture de style dans un texte, soit par la présence de styles différents entre documents signés par un seul et même étudiant.

Le contact fructueux avec les utilisateurs favorise l’implémentation d’innovation dans nos serveurs : par exemple, nous avons développé une validation de travaux coopératifs par la localisation des contributions des signataires d’un mémoire de Master. Nous pouvons également mesurer la lisibilité d’un texte dans différentes langues afin de guider ses rédacteurs pour l’adapter à son public. Cette solution développée pour des besoins hospitaliers permet également la vulgarisation des publications d’une haute école pour en faciliter la compréhension par le grand public, voire favoriser l’émergence de collaborations multidisciplinaires.

Dernièrement, pour authentifier des messages anonymes, nous avons challengé notre approche par l’analyse de courts extraits littéraires : les citations de Sacha Guitry et de Pierre Desproges par exemple. Ainsi, nous sommes actuellement en mesure d’authentifier les messages courts diffusés par les réseaux sociaux comme ceux du président américain Donald Trump.

VOTRE IDEE

Pourquoi faites-vous ce que vous faites maintenant (dans quel but, pour quelle cause) ? Après trois ans passés à Boston, je suis retourné à l’UNIL en 1995 à l’Institut de génétique et de biologie microbiennes où j’avais préparé mon doctorat. À cette époque, cet institut participait au consortium international de séquençage de la bactérie Bacillus subtilis. J’ai pu ainsi y collaborer en menant une recherche d’analyse de chromosomes qui utilisait des algorithmes linguistiques validés en génomique. Et pour éveiller l’intérêt à cette approche, je l’ai utilisée sur des textes. Les résultats obtenus m’ont intrigué.

En 2006, le nouveau Département de microbiologie fondamentale s’est recentré autour de recherches appliquées. J’ai donc poursuivi mon projet d’humanités digitales entre génomes et textes hors des murs de l’UNIL en tant qu’expert indépendant d’analyse génomique. La fondation de la startup OrphAnalytics en 2014 a permis d’implémenter dans un logiciel d’analyse de texte mon savoir-faire acquis pendant plus de dix mille heures d’analyses génomiques, i.e. le temps nécessaire, selon Malcolm Gladwell, pour un autodidacte à l’acquisition d’une expertise métier sans concurrence (Outliers, 2008).

Quelles sont vos convictions, valeurs ? Un oxymore apparent décrit mon objectif de développement personnel : être un entrepreneur humaniste. Mes valeurs sont centrées sur le respect de la personne. Je suis vigilant pour le maintien des conditions-cadres nécessaires au développement harmonieux : égalité des chances, liberté économique et respect de l’environnement.

Pratiquement, notre startup a été financée par un crowdfunding qui a permis à chacun d’apporter sa part : créativité, compétences ou apports financiers. En outre, chaque collaborateur est actionnaire d’OrphAnalytics, il peut ainsi faire entendre sa voix au management et aux autres actionnaires. Notre stratégie de développement par autofinancement permet aux responsables en place de contrôler la stratégie de croissance, ainsi que de s’assurer du respect des valeurs éthiques de la startup. Enfin, nous sommes ouverts aux collaborations avec les institutions et le grand public afin de partager notre savoir-faire particulier.

Quelle est la raison d’être de votre startup ? OrphAnalytics veut favoriser un comportement responsable dans la rédaction des documents écrits, toutes catégories confondues, afin de valoriser le travail des gens honnêtes. Cet objectif est atteint par la mise à disposition d’outils favorisant le respect des bonnes pratiques.

Actuellement certains experts estiment qu’au moins un dixième des documents de formation (bachelor, master, doctorat, …) sont entachés de fraude : plagiat et/ou ghostwriting. Une prime existe donc pour les fraudeurs. Par exemple, les documents ghostwrités favorisent dans leur recherche d’emploi les tricheurs, avantagés par de très bons scores immérités. Notre solution capable de détecter cette fraude académique permet aussi de certifier les candidats qui respectent le cahier des charges de rédaction académique.

Si le cursus de formation des étudiants honnêtes est plus laborieux, la majorité d’entre eux se distingue par le respect des bonnes pratiques. À la fin de leur parcours de formation, ils sont meilleurs qu’un fraudeur par ghostwriting, car ils sont capables de rédiger un document professionnel sans l’aide d’un tiers.

Pourquoi est-ce que vous vous levez le matin ? Quoi de plus enthousiasmant que de participer chaque jour à deux révolutions – une technologique, l’autre managériale - qui bouleversent le monde actuel ?

La première, technologique, est basée sur les opportunités qu’offrent les réseaux et le big data. Elle demande de la créativité pour répondre aux défis analytiques où chaque réponse apportée ouvre de nouvelles perspectives. Nos analyses fines de séquences de données sont sources de fertiles collaborations : du génome, aux sciences forensiques, voire à l’analyse financière.

Éclatant après la crise financière de 2008, la deuxième révolution est une réaction aux solutions inadaptées proposées par les investisseurs spéculatifs pour le financement des startups. Les utilisateurs de nouvelles technologies ont répondu présent à ces besoins urgents de startups en préachetant des services, soit par financement participatif, soit par commande en crypto-monnaie sécurisée par blocs en chaîne. Nous nous y préparons en planifiant un financement direct par les utilisateurs afin de leur livrer des outils capables de répondre à certains de leurs besoins laissés sans solution.

Pourquoi ce que vous faites intéresse les autres ? Parce que notre savoir-faire produit des résultats objectifs avec une précision inégalée. Par exemple, pour des spécialistes du roman italien, nous avons analysé les ouvrages signés Elena Ferrante, le pseudonyme d’une auteure mystérieuse que personne n’a jamais rencontrée, et nous avons comparé son style avec ceux d’autres auteurs. Les résultats publiés sur notre site, les premiers disponibles, pointent vers l’écrivain de talent Domenico Starnone. Ils sont similaires à ceux des huit autres groupes d’experts utilisant des techniques différentes. L’approche performante d’OrphAnalytics est la plus immédiate à mettre en œuvre et permet en outre de révéler une évolution de style comparable chez Ferrante et Starnone.

Nous sommes également en collaboration avec des groupes de recherche. Les œuvres analysées ont marqué le développement de la pensée. Si ces spécialistes sont intéressés par notre analyse objective d’un texte, les fonctionnalités ad hoc développées pour ces projets renforcent l’intérêt de nos logiciels.

VOTRE RECOMMANDATION OU CONSEIL D'EXPERT

Aussi prestigieux qu’il soit, un diplôme de l’UNIL n’est souvent qu’une étape dans un parcours de formation personnelle. La certification du respect des bonnes pratiques de rédaction dans un cursus académique permet à un candidat à un poste de se démarquer dans un processus de recrutement. Nous sommes à disposition des anciens de l’UNIL pour leur faciliter toute évolution professionnelle en certifiant le respect des bonnes pratiques rédactionnelles : contact par notre site ou par les réseaux d'alumni ou Linkedin.

Une partie de cet effort pourrait être effectué dans le futur par une institution comme l’UNIL. Le contrôle du respect des bonnes pratiques rédactionnelles est un signal fort donné par une haute école. L’institution crédibilise ainsi ses certifications objectivement et ses associations d’anciens étudiants sortent renforcées.

Photo par Philippe Krauer pour OrphAnalytics illustrant la capacité des experts d'OrphAnalytics SA, représentés par le CEO Claude-Alain Roten, à authentifier des documents anonymes par stylométrie.

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